Elisabeth Eidenbenz, fondatrice de la Maternité d’Elne, est décédée le 23 mai 2011 et elle était née le 12 juin 1913. Entre ces deux jours anniversaires et suite à un long et récent article paru sur la revue Barcelonaise « Sapiens », il n’est pas inutile de se pencher sur l’œuvre et la vie de cette belle personne et sur l’action menée par la ville d’Elne avec les deux municipalités que j’ai animées comme maire, ainsi que par l’association Dame pour rappeler l’engagement d’Élisabeth et les fruits qu’il a produit.

Voilà une action, une récupération, une réhabilitation dont nous pouvons être fiers. Et pourtant combien de critiques et de quolibets aux limites du racisme avons nous essuyés, par les mêmes qui balancent aujourd’hui sur les réseaux sociaux. Cette Maternité est un fleuron pour notre commune qui complète bien un patrimoine plus ancien et a contribué à faire d’Elne une petite ville importante qui rayonne au plan international puisque l’on en parle partout : Suisse, Royaume Uni, Amérique du Nord et du Sud, Autriche. Dès que l’on passe le col du Perthus, plus de 200 fillettes s’appellent Elna. Personne ne s’appelle Toulouse, Bordeaux ou Perpignan… Et pourtant combien de critiques et de quolibets aux limites du racisme a essuyés la municipalité que je dirigeais qui a cru en ce projet. A chaque fois je me suis rendu auprès d’Elizabeth chercher la force et le courage d’avancer. Cette grande Dame dont j’ai toujours une photo sur moi et sur ma page Facebook, m’a aidé à porter un autre regard sur les choses. J’ai eu la chance de passer des semaines trop courtes tous les ans de 2001 à 2011 à ses côtés. Celle de juin comptait beaucoup pour nous, c’était son anniversaire, on ne le manquait jamais. Rarement seul, souvent accompagné de François Charpentier, de Tristan Castanier, de Guy Ekstein, d’Annie, Sylvaine, Florence, Marie Ange, d’Assumpta, d’un ministre Catalan, ambassadeur, journalistes, personne ne ressortait indemne de ces rencontres. J’étais là avec elle quelques jours avant son départ pour le paradis auquel elle croyait (je pense), dans cette maison de retraite de Zurich énorme et froide où elle ne voulait pas aller et où elle avait décidé de n’être qu’une de plus parmi les centaines de résidentes et résidents, jusqu’à ce qu’avec Guy Ekstein (enfant juif né à la Maternité d’Elne qui a retrouvé Élisabeth à Rekavinken en Autriche au début des années 90), nous expliquions d’abord à une infirmière francophone un peu irascible puis à la directrice de l’établissement, qui elle était. Je me souviens lui avoir dit « vous savez qui est Shindler? Et bien cette dame c’est Schindler en féminin. » Élisabeth avait aussi sa liste. C’est ainsi, même si sa modestie en a souffert, que la ville de Zurich lui a rendu un hommage au travers d’une exposition où ont pu se rendre quelques illibériens (enfants nés à la Maternité). Dans cette triste maison de retraite Élisabeth passait ses journées à attendre un coup de fil de sa tendre Ieti (Henrieta) avec qui elle partagea la dernière partie de sa vie et de laquelle les familles les avaient séparées. Je me souviens des derniers mots d’Élisabeth avant que nous la quittions pour ne plus jamais la revoir « j’aurais aimé mourir à Elne avec Iéti ». Je me souviens des larmes de celles qui m’accompagnaient. Élisabeth n’a rien demandé, elle a tout donné (pas qu’à la Maternité) à des enfants et à leurs mères, souvent indésirables. Elle n’attendait rien en retour et elle n’a pas eu grand chose, sauf les hommages qui lui sont rendus à partir de ce qu’a fait la ville d’Elne depuis 2002. Des médailles, des livres, des films (dont la Llum d’Elna), des articles, pièces de théâtre, œuvres lyriques… lui sont consacrés où on parle d’elle et d’Elne. Et pourtant combien de critiques et de quolibets aux limites du racisme avons nous essuyés. Le jour de ses obsèques à Zurich il n’y avait qu’une poignée de personnes, sa petite famille et quelques illibériennes et illibériens, dont ceux de l’association DAME qui continue, contre vents et marées, à perpétrer le souvenir de la Maternité et de l’œuvre accomplie par la Señorita Isabel comme l’appelait les mamans espagnoles. C’est bientôt son anniversaire et j’ai une pensée pour Élisabeth. Elle a apporté beaucoup à l’humanité. Quand je faisais les visites à la Maternité (qu’il m’arrive de faire encore) j’aimais bien conclure ainsi : « Ici Élisabeth a reçu la médaille des justes parmi les nations. Au revers de celle-ci figure une phrase du Talmud « Qui sauve une vie sauve l’Humanité toute entière ». Ici Élisabeth a sauvé près de 600 vies et probablement plus, je vous laisse imaginer combien cela fait d’humanités ».

Voici un extrait de la « lettre testament » qu’elle a écrite à 95 ans. Je l’ai lu en entier le jour de l’inauguration de la réhabilitation de la Maternité devant un public composé d’illibériens et de personnalités importantes, tous émus aux larmes:
« … Je continue de revendiquer les mêmes choses qu’en 1937, que personne ne soit jugé à cause de ses origines, de sa couleur de peau, de sa langue, ou de ses idéaux…que les ressources du monde soient équitablement réparties, afin qu’il ne manque de nourriture à personne, afin que les religions ne soient pas des obstacles, afin que la dignité de chacun ne soit pas piétinée… »

Nicolas Garcia.