Samedi 16 décembre : Le Monde met la Maternité d’Elne à l’honneur.

Au moment où certains abandonnent toute politique volontariste à l’encontre du lieu et de l’histoire qui a fait parler de notre ville dans toute l’Europe et dans le monde ces dix dernières années. Au moment où la municipalité a engagé une réflexion en vue d’en donner la gestion au privé. Le Monde et en particulier une journaliste Sylvia Zappi qui a découvert cette histoire à l’occasion d’un reportage dans le célèbre quotidien national sur le rôle de quelques catalans du nord sur le référendum réprimé du 1er octobre en Catalogne, publie en ce samedi 16 décembre une page entière sur la Maternité d’Elne. En Kiosque tout ce week-end.

Nicolas Garcia. 

article Monde maternité

Texte de l’article du samedi 16 décembre dans le journal Le Monde.

Le château d’En Bardou, une maternité qui hébergeait les réfugiées de la guerre d’Espagne

Par Sylvia Zappi

Dans les Pyrénées-Orientales, ce petit château transformé en musée attire des dizaines de milliers de visiteurs, dont beaucoup de Catalans.

Cachée derrière une haie de lauriers et de cyprès, la bâtisse aux tons roses se distingue à peine. Avec son architecture art nouveau et sa coupole de verre, le château d’En Bardou surprend au milieu des champs d’artichauts et de salades, posé en lisière d’Elne, comme s’il était resté en marge de son histoire.

C’est dans ce bourg des Pyrénées-Orientales qu’entre 1939 et 1944 furent mis au monde des centaines de bébés de réfugiées de la guerre d’Espagne ou de mères juives enfermées dans les camps voisins. Un épisode historique redécouvert il y a à peine dix ans et qui connaît, depuis, un rayonnement incroyable en Catalogne.

Cette maternité si particulière est aujourd’hui un musée de campagne. Quelques panneaux défraîchis détaillent son destin dans une Europe en pleine tourmente. Des photos passées tentent de raconter la vie quotidienne de la bâtisse à cette époque troublée, quand elle avait été transformée en sanctuaire par une poignée de femmes.

Surmonter le froid, la faim, les épidémies

Ici, trois berceaux avec leur linge blanc, là une valise en carton, une pauvre couverture. A l’entrée, une bâche fait office de stèle où sont égrainés les 597 prénoms et dates de naissance des enfants accueillis autrefois entre ces murs. Dans une salle attenante, les visiteurs peuvent entendre les derniers mots de la fondatrice, Elisabeth Eidenbenz (1913-2011). C’est tout ce qui reste pour évoquer l’œuvre de cette institutrice suisse, devenue une pionnière de l’humanitaire.

En ces jours de décembre 1939, Elisabeth Eidenbenz arrive d’Espagne, où elle s’était portée volontaire aux côtés des républicains pour le compte du Secours suisse aux enfants – une organisation pacifiste protestante. Elle a 26 ans et aucune expérience médicale, si ce n’est celle acquise sur le tas à Madrid et à Valence. Avec ses tresses brunes nouées autour de la tête, elle a l’air d’une gamine.

Au lendemain de la Retirada, la fuite vers la France de 465 000 réfugiés pour échapper aux bombardements franquistes, la direction de son organisation la charge de poursuivre sa tâche en Roussillon. A Saint-Cyprien, Argelès ou Rivesaltes, elle aide les réfugiés à s’établir, seuls ou en famille. Ils vivent dans des baraquements en toile ou en bois édifiés à la hâte, et doivent surmonter le froid, la faim, les épidémies, la saleté.

La jeune femme se sent impuissante devant les mères qui accouchent dans les pires conditions et perdent souvent leur bébé. A l’hôpital de Perpignan, les bonnes sœurs refusent d’accoucher les « rouges ». Convaincue qu’il faut d’urgence les mettre à l’abri, Elisabeth Eidenbenz convainc son organisation de restaurer En Bardou, un petit château en ruine, pour le transformer en maternité et en dispensaire infantile.

« La doctoresse suisse »

Les premières pensionnaires emménagent début janvier 1940, alors que les travaux ne sont pas encore terminés. Au rez-de-chaussée, les cuisines et la buanderie. Au premier étage, le réfectoire et un espace pour les enfants convalescents. Au deuxième, une grande salle réservée aux accouchements et aux nouveau-nés. Tout en haut, les chambres du personnel. L’ensemble est équipé avec du matériel de récupération. Un potager fournira des légumes aux petits. Pour ce travail harassant, Elisabeth et les quatre infirmières ne reçoivent aucun salaire, juste un peu d’argent de poche.

Remedios Oliva, une vieille dame de 99 ans, se souvient encore de « la doctoresse suisse ». En décembre 1939, celle que les réfugiées avaient surnommée « la Señora Isabel » –écorchant son prénom – l’avait repérée, avec huit autres futures mamans, au camp de Saint-Cyprien où elle séjournait dans des cantonnements en tôle, à même le sable, avec son mari et ses parents. « Après avoir souffert du froid, de la gale et des poux, j’ai pu accoucher dans un lit. Je suis restée deux mois avec mon bébé pour reprendre des forces », raconte Mme Oliva.

La mère de Raoul Rodriguez, une républicaine espagnole, a elle aussi eu cette chance à la même époque : « Elisabeth a débarqué à Argelès quand ma mère était sur le point d’accoucher, relate-t-il. Elle m’a souvent raconté ses trois mois passés à la maternité comme une douce parenthèse dans sa vie au camp. »

« CETTE HISTOIRE N’A PAS EU LA DIFFUSION QU’ELLE MÉRITE EN FRANCE »
PLACID GARCIA-PLANAS, DIRECTEUR DU MEMORIAL DEMOCRATIC DE CATALOGNE

Elisabeth Eidenbenz étend bientôt son activité à l’ensemble des camps de la région, en y créant des pouponnières et des cantines. Aidée d’autres volontaires, elle y dispense des soins quotidiens et distribue du lait.

Très vite, les Espagnols sont rejoints dans ces prisons à l’air libre par des Tsiganes et des juifs ciblés par le gouvernement de Vichy. Plusieurs dizaines de milliers de personnes sont ainsi internées dans le sud de la France. La maternité d’En Bardou accueille les jeunes mamans, et Elisabeth va enregistrer elle-même les bébés à la mairie. Sommée de déclarer les enfants juifs, elle refuse, quitte à travestir les noms des petits « David Levi » en « Juan Gonzales ».

Les rappels à l’ordre de la Croix-Rouge, qui a pris le contrôle de son organisation, n’y changent rien. En février 1943, la direction de l’ONG hausse le ton, en adressant à ses volontaires une circulaire les enjoignant de ne rien faire contre les autorités : « Les lois du gouvernement de la France doivent être exécutées exactement et vous n’avez pas à examiner si elles sont opposées ou non à vos propres convictions. » La « doctoresse » s’obstine, prenant même le risque d’aider certaines familles à passer à la clandestinité.

C’est ainsi que Guy Eckstein, un retraité de 76 ans résidant aujourd’hui à Genève, a été mis à l’abri au château après l’accouchement de sa mère, juive polonaise, en octobre 1941. « Je suis resté sept mois avec elle, pendant que mon père était caché par une famille d’agriculteurs à Thuir, raconte-t-il. Ma mère a ensuite été dénoncée à la Gestapo, et Elisabeth l’a planquée dans une école puis dans d’autres cachettes tandis qu’elle-même me reprenait à la maternité. »

A Pâques 1944, la Gestapo décide de réquisitionner le petit château. Elisabeth Eidenbenz est sommée d’évacuer à la hâte les mères et leurs enfants. La maternité trouve un temps refuge dans une ferme avant que l’aventure ne cesse quelques mois plus tard, faute de vivres. La volontaire suisse, elle, est congédiée par la Croix-Rouge, et disparaît en Autriche, où elle s’occupera d’un hospice pour enfants de réfugiés des pays de l’Est.

Raviver la mémoire

Après la guerre, le château et ses histoires de berceaux sombrent dans l’oubli. Les murs s’écroulent, l’intérieur est pillé, le jardin devient un terrain de jeu pour les enfants. L’occultation des lâchetés collectives de l’Occupation efface son souvenir de la mémoire locale. Quant aux Espagnols restés vivre dans la région, ils veulent s’intégrer à tout prix et préfèrent donc tourner la page.

En 1991, alors qu’il travaille comme fonctionnaire aux Nations unies, Guy Eckstein découvre le nom d’Elisabeth Eidenbenz sur son acte de naissance. Il va tout faire pour retrouver sa trace et la sortir de l’anonymat. En 2001, il se rend à Elne, pour revoir le « château » que sa mère évoquait si souvent. Quand il arrive sur place, il apprend qu’un maître verrier installé dans le village, François Charpentier, s’est entiché du lieu et l’a acheté pour le faire restaurer. Une fois sur le chantier, Guy Eckstein tombe sur ce nouveau propriétaire, qui le somme de quitter le terrain. De sa voix douce, il lui raconte alors l’histoire de ce lieu et de ses fantômes.

Le nouveau maire, Nicolas Garcia, découvre à son tour l’épopée, ébahi. Lui le communiste, fils de républicain espagnol, ne savait rien. Avec le maître verrier, il décide de mettre en valeur cette mémoire et de rendre hommage à la fondatrice.

Guy Eckstein, qui a réussi à retrouver sa trace, l’a convaincue de revenir à Elne. Ces retrouvailles sont un choc. Une cinquantaine d’adultes nés à la maternité rencontrent « madame Elisabeth », qui leur avoue : « Je n’ai jamais pensé que tous ces enfants me devaient la vie. » « Ce jour-là, notre mémoire et celle de nos parents ont émergé après des années d’oubli et de honte », se souvient Serge Barba, responsable de l’association Dame (descendants et amis de la maternité d’Elne).

La municipalité finit par racheter le château, en juillet 2005, pour le transformer en musée. Dans la foulée, l’élu communiste a l’idée d’en faire la publicité de l’autre côté de la frontière.

La Généralité – gouvernement de Catalogne – est si enthousiaste qu’elle finance la première exposition. Celle-ci va sillonner la province et raviver la mémoire de centaines de grands-mères. « Nous ne connaissions pas cet épisode plein d’humanité. C’était essentiel de nous le réapproprier parce qu’il fait partie de l’histoire de la République », explique Maria Jesus Bono, ancienne directrice générale du département de la mémoire démocratique à la Généralité. L’historienne Assumpta Montella publie un livre, La Maternitat d’Elna (AraLlibres, 2005, non traduit), qui connaît un succès fulgurant et figure désormais au programme du baccalauréat catalan. L’engouement ne va plus cesser.

Bisbilles politiques

Dès l’ouverture du musée rénové, en 2011, l’afflux de touristes catalans est frappant. Fils et filles de réfugiés nés à Elne, petits-enfants… Plus de 30 000 visiteurs affluent chaque année. Le flux grossit encore après la diffusion, en mars 2017, d’un documentaire à la télévision catalane. Les familles viennent chercher une éventuelle photo de leur grand-mère.

Les scolaires débarquent par cars entiers. Comme ce matin d’octobre, où deux groupes de l’école de la Présentation, venus d’Arenys de Mar, au nord de Barcelone, déambulent dans le château. « Cet endroit est une mémoire vivante, souligne Maria Angels Mora, leur professeure. Dans de nombreuses familles, on a tu l’histoire des vaincus de la guerre civile. Beaucoup ne pouvaient pas dire qu’ils étaient fils et filles de républicains, parce qu’ils étaient les perdants. »

Pourtant, les initiateurs ne cachent pas leurs inquiétudes sur le devenir du musée : le bâtiment manque d’entretien, l’exposition permanente n’a pas changé depuis l’ouverture et donne des signes de fatigue. La municipalité, qui a basculé à droite en mars 2014, jure qu’elle n’a pas les moyens d’assumer seule le projet.

« Nous avons plein de rêves pour ce lieu mais notre ville est pauvre », assure Monique Garrigue-Anzeil, adjointe au patrimoine. « C’est faux, répond Nicolas Garcia. La maternité est un monument historique subventionné, et on avait une proposition de muséographie qui pouvait être financée par la DRAC [direction régionale des affaires culturelles] et les collectivités locales. Mais la municipalité a dissous le conseil scientifique du musée et elle a abandonné toute ambition. »

Loin des bisbilles politiques, les anciens soupirent : « C’est vrai que l’équipe municipale ne porte pas la maternité dans son cœur. Pourtant, c’est le premier endroit touristique du coin », lâche Serge Barba. « Après tous ces efforts, ce serait désolant que tout cela s’abîme », renchérit Guy Eckstein.

De l’autre côté des Pyrénées, l’élan mémoriel est bien plus vivace. « Cette histoire n’a pas eu la diffusion qu’elle mérite en France. Chez nous, des dizaines de pères et de mères ont donné le prénom d’Elna, comme la ville, à leur enfant », relève Placid Garcia-Planas, directeur du Memorial democratic. En dix ans, on compterait plus de 500 petites filles ainsi baptisées. Et une rue de Barcelone porte désormais le nom d’Elisabeth Eidenbenz.

Sylvia Zappi

 

 

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